Hier, je suis allée picoler du vin rouge chez ma collègue qui est aussi, accessoirement, mon amie et qui a mis bas il y a un peu plus d’un mois un petit humain qui semble très bien comme il faut au premier abord. On est une équipe de trois filles, alors évidemment, quand deux d’entre elles se retrouvent, elles parlent entre autres de la troisième.
Ma collègue et moi, on est du genre grandes. Grandes et autonomes. Du genre qui prend de la place, qui dit ce qu’il pense et qui serrent les poings au lieu de fondre en larmes. On est des filles solides, physiquement et mentalement.
Alors que de la troisième fille, beaucoup de gens disent qu’elle n’a « pas confiance en elle ».
Et là, avec ma collègue, on s’est insurgée, avec nos grandes gueules, sur ce fameux « elle n’a pas confiance en elle ». Ce « elle n’a pas confiance en elle » (qui marche aussi au masculin et/ou au pluriel) que l’on nous ressort à toutes les sauces, tout le temps, dans tous les cadres. Et qui sonne comme l’explication ou l’excuse suprême. Il est agressif ? Rho, mais tu sais, il n’a pas vraiment confiance en lui. Elle n’a pas pu lire le petit texte d’hommage prévu à l’enterrement de sa grand-mère ? C’est pas de sa faute, elle n’a pas confiance en elle.
Et réciproquement : Rho, pour toi, c’est facile d’aller parler à de nouvelles personnes. Tu as tellement confiance en toi. Avec toi, je sais que je peux y aller franchement avec les critiques. Tu as tellement confiance en toi.
On picolait et l’on se demandait si l’on avait vraiment confiance en nous. Si l’on avait plus confiance en nous que d’autres. Si la confiance en soi était la chose du monde la moins bien partagée.
On picolait et je me sentais conne devant mon verre de vin rouge.
Parce que parler de ma soi-disant confiance en moi, c’est aussi parler de ma totale non-confiance en moi. C’est avouer que non, rien ne va jamais de soi. Que c’est toujours prendre sur soi que d’aller parler à quelqu’un que l’on ne connaît pas, d’essayer de s’intégrer à un nouveau groupe, de passer un entretien professionnel, de juste envoyer sa candidature ou de partir à l’autre bout de l’Europe. On sourit, on fait la fille à l’aise, mais finalement, notre panique est à la hauteur de notre sourire et de notre détachement apparent.
On ne craque pas devant les critiques, parce que craquer serait le risque de montrer l’abîme que l’on a en nous. Ce vide tellement grand qui nous habite que l’on mure autour de pierres de « confiance en soi » pour ne pas y tomber.
La « confiance en soi », c’est une question de pudeur.
C’est la décision assumée de ne pas montrer ses failles, de ne pas se montrer faible, de ne pas se montrer sensible. Pour ne pas déranger. Pour ne pas gêner. Parce qu’aussi l’on est parfaitement conscient que cet inconfort est certainement le lot de tous et que l’on ne voit pas pourquoi l’on viendrait faire porter ce fardeau à d’autres qui ont déjà le leur propre à assumer.
Une question de délicatesse envers les autres.
La « confiance en soi », c’est se dire que, de toute façon, l’on n’a pas le choix. Alors, on y va. On sert la main. On serre le poing. On discute.
On passe les examens, les entretiens, les jugements. On passe au-dessus des doutes, des craintes, des appréhensions et des angoisses.
Pas parce que l’on sait qu’on le vaut bien, mais tout simplement parce qu’il n’y a rien à faire d’autre.
La « confiance en soi », c’est de la compensation.
Compenser son asociabilité première en allant parler au plus de mon possible. Compenser sa peur de l’échec en bétonnant les travaux préparatifs. Compenser sa peur de ne pas être à la hauteur en faisant tout pour l’être. Compenser sa peur par faire peur. Compenser l’impression de n’avoir rien fait en faisant. Parce que l’on croit qu’après, l’on se sentira mieux. On ne se sent pas mieux. Mais au moins, le fait de réussir ne nous fait pas nous sentir plus mal.
La « confiance en soi », c’est faire ça à défaut d’autre chose. Ca à défaut de rien.
Parfois, la « confiance en soi », c’est juste une perception plus aiguë de sa non-confiance en soi.
En somme, la « confiance en soi », ça n’existe pas.
